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M'HAMED ABABOU, L'OFFICIER QUI A CO-DIRIGÉ LE PUTSCH DE SKHIRAT


Le 10 juillet 1971, quand 1 400 cadets en armes déferlent sur le palais royal de Skhirat au son des coups de feu qui mêlent au bruit des vagues atlantiques, leur chef a 33 ans. Il s'appelle M'hamed Ababou. Lieutenant-colonel. Plus jeune officier supérieur de l'armée marocaine de son époque. Fils d'un héros de la résistance rifaine et il vient d'ordonner l'assaut contre son Roi.


En quelques heures, l'histoire retiendra son nom comme celui de l'homme qui a failli. Ce qu'elle retient moins, c'est tout ce qui a précédé ce jour, la famille, les racines, la trajectoire d'un officier brillant broyé par des ambitions mal placées, des zones d'ombre persistantes, et une mort qu'il choisit lui-même pour ne pas tomber vivant entre les mains de ceux qu'il avait combattus.


M'hamed Ababou naît en 1938 dans la commune de Boured, cercle d'Aknoul, dans la province de Taza. Il grandit dans une famille qui n'est pas ordinaire. Son père, Mohand ben Messaoud Ababou, dit Cheikh Messaoud, est une figure de la noblesse terrienne et guerrière marocaine, seigneur féodal de la tribu des Igzennayen, compagnon d'armes d'Abdelkrim el-Khattabi pendant la guerre du Rif, et protecteur actif de l'Armée de Libération Nationale entre 1954 et 1955. Cheikh Messaoud ne rend les armes aux Français qu'en octobre 1926, cinq mois après la fin officielle de la guerre du Rif, aux côtés d'Abdelkrim el-Khattabi lui-même. Sa maison de Boured sera incendiée par l'aviation française en représailles, son fief de Tamjount bombardé. Abdelkrim el-Khattabi lui enverra jusqu'à sa mort, depuis ses exils successifs, des chapelets et des tapis de prière en signe d'amitié indéfectible.


M'HAMED ABABOU, L'OFFICIER QUI A CO-DIRIGÉ LE PUTSCH DE SKHIRAT
Les deux principaux conspirateurs : le colonel Ababou et le général Madbouh

C'est dans cette maison, sur cette terre brûlée et rebâtie, imprégnée de résistance et de fierté tribale, que M'hamed Ababou ouvre les yeux. Son père est un héros. Son frère aîné Mohamed, de quatre ans son aîné, choisit lui aussi la carrière militaire. Tous deux forment une fratrie militaire hors norme dans le Maroc post protectorat, portant sur leurs épaules l'héritage d'un père qui a combattu les occupants et espéré pour ses fils un avenir dans une armée nationale libre. Mohamed Ababou suit sa formation à l'École de Dar al-Bayda à Meknès, promotion de l'Indépendance 1955. M'hamed emprunte un chemin similaire, gravit rapidement les échelons, et s'impose comme l'un des officiers les plus brillants de sa génération.


Sa trajectoire ascendante le mène à la direction de l'École de formation des sous-officiers d'Ahermoumou, future Ribate El Kheir, dans les hauteurs du Rif moyen, à quelques dizaines de kilomètres de la terre de ses ancêtres. Le nom berbère de la ville, Ahermoumou, signifie le petit lion, comme si même la géographie conspirait à tisser des liens entre cet homme et les symboles du territoire qu'il finira par trahir. C'est là qu'il forme des centaines de jeunes soldats marocains, qu'il construit son influence, et qu'il noue les relations qui mèneront au pire.


La conspiration prend forme dans les mois qui précèdent le 10 juillet 1971. Son architecte principal est le général Mohamed Medbouh, aide de camp de Feu SM le Roi Hassan II, figure respectée au sommet de l'armée, dont le rôle est précisément de dégarnir la garde du palais le jour J. M'hamed Ababou, lui, est chargé de l'opération terrain, d'investir le palais avec ses troupes et de s'emparer simultanément des points stratégiques de Rabat. Son frère Mohamed, alors directeur adjoint de l'école d'état-major, fait partie du complot. Trois membres de la même famille, dont le père a combattu pour que le Maroc soit libre, se retournent ensemble contre son institution suprême.



M'HAMED ABABOU, L'OFFICIER QUI A CO-DIRIGÉ LE PUTSCH DE SKHIRAT
1962, Ababou avec Feu SM Hassan II

Le 10 juillet 1971, Feu SM le Roi Hassan II fête son 42e anniversaire à Skhirat dans une ambiance de fête officielle réunissant près d'un millier d'invités venus du monde entier, diplomates, ministres, généraux, journalistes, répartis entre les pavillons et les tentes caïdales du palais estival. À 13h30, 1 400 cadets d'Ahermoumou débarquent en camions et envahissent le palais dans une confusion sanglante. Des civils et des militaires loyaux sont tués ou blessés. Des ministres sont humiliés, plaqués au sol, piétinés. Le carnage dépasse les intentions initiales d'Ababou, qui n'avait pas donné instruction à ses subordonnés de maltraiter les dignitaires, par excès de zèle meurtrier de cadets déchaînés dans l'exécution d'une mission dont ils ne mesurent pas toutes les conséquences.


Feu SM Hassan II, qu'Allah ait Sa sainte âme, survit en se réfugiant avec ses proches dans une salle de bain du palais. Sa présence d'esprit, son sang-froid et la réaction rapide des unités loyales commandées par le général Mohamed Bachir El Bouhali brisent le putsch en quelques heures. La République proclamée à la radio ne dure pas une journée. Le palais est repris. Les rebelles sont tués ou capturés.


M'hamed Ababou ne sera pas capturé. Selon les témoignages recueillis par le journaliste Lahcen Aouad dans son portrait-enquête de 2009, blessé par balle lors des combats avec les troupes loyales, il aurait demandé au colonel Akka de l'achever pour ne pas tomber vivant entre les mains du pouvoir. Un choix qui dit beaucoup sur l'homme, sur sa conscience de l'échec, et sur ce qu'il savait du sort qui l'attendait. Il meurt ce jour-là, à 33 ans, sur le sol du palais qu'il avait voulu prendre. Son jeune frère Abdelaziz Ababou, sergent-chef, meurt lui aussi lors du coup. Son frère aîné Mohamed sera arrêté, jugé, incarcéré et mourra en détention le 20 juillet 1976.


La famille Ababou paie un prix total. Le père, Cheikh Messaoud, qui avait tout sacrifié pour la liberté de son pays et la dignité de son peuple, voit deux de ses fils mourir dans une tentative de renversement de la monarchie qu'il avait lui-même contribué à restaurer en résistant à l'occupant. Un troisième fils dans les geôles. Il mourra lui-même en avril 1977, quelques mois après son fils Mohamed, sans avoir vu ses fils libres.


Les zones d'ombre du coup de Skhirat n'ont jamais été totalement dissipées. La plus troublante concerne le général Mohamed Oufkir, ministre de l'Intérieur de Feu SM Hassan II, dont l'implication réelle dans la conspiration reste débattue par les historiens et les mémorialistes. Mahjoub Tobji, dans son livre Les officiers de Sa Majesté, paru chez Fayard en 2006, soulève ces zones d'ombre avec précision. Le paradoxe ultime est que c'est Oufkir, figure trouble du 10 juillet, qui récupère l'ensemble du renseignement et de la sécurité intérieure après l'échec du putsch, avant de tenter lui-même de renverser le Roi un an plus tard, le 16 août 1972, lors du coup d'État des aviateurs.


Le destin de M'hamed Ababou est celui d'un homme que tout désignait à servir son pays, et qui a choisi de le trahir. Fils d'un résistant légendaire, officier brillant, commandant respecté de ses hommes, il portait en lui toutes les promesses d'une carrière au service du Maroc. Ce qui l'a conduit à Skhirat, le fond des griefs, les rancœurs personnelles, les ambitions idéologiques, les manipulations possibles d'Oufkir en coulisses, tout cela appartient encore partiellement aux zones d'ombre que cinquante ans d'histoire n'ont pas complètement éclairées. Ce qui est certain, c'est que Feu SM Hassan II qu'Allah ait Sa âme a survécu, que la monarchie marocaine a surmonté l'épreuve, et que M'hamed Ababou, comme son frère, comme tous ceux qui ont cru ce jour-là pouvoir effacer des siècles d'histoire dynastique d'une rafale d'armes automatiques, s'est trompé sur ce pays, sur son Roi, et sur lui-même.

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