AHMED AL-MANSUR EDDAHBI, QUAND LE MAROC SAADIEN TRAVERSAIT LE SAHARA ET REDÉFINISSAIT LA GÉOPOLITIQUE DE L'AFRIQUE
- Brahim Al Maghribi

- 2 juin
- 6 min de lecture

Le 12 mars 1591, sur les rives du fleuve Niger, une armée de cinq mille hommes venus de Marrakech affronte plusieurs dizaines de milliers de soldats de l'Empire Songhaï. L'issue de cette bataille, connue sous le nom de Tondibi, bouleverse la géopolitique de l'Afrique de l'Ouest pour un siècle. Derrière elle, un sultan dont le nom allait entrer dans la légende : Ahmed al-Mansur, sixième souverain de la dynasty saadienne, dont le surnom "Eddahbi", le Doré, dit à la fois la victoire et son prix. Une traversée du Sahara de 135 jours. Une vision politique d'une ambition rare. Et une page de puissance marocaine en Afrique que l'histoire universelle n'a pas encore suffisamment célébrée.
Pour comprendre pourquoi Ahmed al-Mansur prend la décision, en 1590, d'envoyer une armée à travers l'un des déserts les plus hostiles du monde, il faut comprendre la position du Maroc saadien à cette époque. Nabil Mouline, chercheur au CNRS et auteur de Le califat imaginaire d'Ahmad al-Mansûr : Pouvoir et diplomatie au Maroc au XVIe siècle (Presses Universitaires de France, 2009), démontre qu'Ahmed al-Mansur construit sa légitimité sur une idéologie califale précise : il est chérif, descendant du Prophète Muhammad ﷺ, et cette ascendance le place au-dessus du sultan ottoman, qui peut disposer d'une puissance militaire redoutable mais reste dépourvu de cette légitimité prophétique indispensable dans le monde islamique de l'époque. Face à l'empire ottoman à l'Est et à l'Espagne de Philippe II au Nord, le sultan saadien a besoin de ressources financières considérables pour maintenir une armée de métier moderne et une politique de prestige illustrée par la construction du palais El Badi à Marrakech.

Le regard se tourne naturellement vers le Sud. Les routes caravanières transsahariennes sont connues des sultans marocains depuis des siècles, et les récits légendaires de la richesse du Soudan occidental circulent dans les cours de tout le monde islamique depuis le pèlerinage à La Mecque de Mansa Kanga Moussa, l'empereur du Mali, au XIVe siècle. En 1582, une ambassade du royaume du Kanem-Bornou prête allégeance au souverain saadien, ce qui marque déjà une reconnaissance de son autorité au-delà du Sahara. En 1583, Ahmed al-Mansur reprend le contrôle sur le Touat et le Gourara, couloirs du commerce transsaharien situés dans l'actuelle Algérie. Ces deux étapes préparent la grande décision. Quand l'Askia Ishaq II, empereur du Songhaï, impose un embargo sur le passage caravanier vers Teghazza, contrôlant ainsi les revenus des salines stratégiques, le sultan saadien considère le prétexte suffisant et la situation géopolitique favorable.
Le 16 octobre 1590, au terme d'un conseil de guerre, Ahmed al-Mansur met sur pied une force expéditionnaire d'élite. Elle est confiée à Judar Pacha, dit Djouder, né Diego de Guevara en Espagne, ancien esclave morisque devenu l'un des plus brillants généraux du makhzen saadien. L'armée comprend environ 1 000 arquebusiers renégats, 1 000 arquebusiers andalous, 500 spahis et 1 500 lanciers marocains, auxquels s'ajoutent 600 sapeurs et 1 000 hommes assurant la logistique sur 8 000 chameaux et 1 000 chevaux. Sa force principale est technologique : l'artillerie. Des canons et des arquebuses que l'Askia Ishaq II n'a pas et dont il sous-estime fatalement l'effet. Ahmed al-Mansur connaît la puissance des armes à feu pour avoir lui-même servi dans les rangs ottomans, où l'artillerie avait révolutionné l'art de la guerre. Il sait que l'avantage technologique seul peut compenser la disproportion numérique.

La traversée du Sahara est une odyssée de 135 jours qui commence en décembre 1590. L'armée perd des hommes au désert : quand elle atteint les rives du fleuve Niger en mars 1591, elle ne compte plus que 2 000 hommes encore en état de combattre. L'Empire Songhaï, prévenu de l'avancée marocaine, a mobilisé ses forces sous le commandement direct de l'Askia Ishaq II. L'armée songhaï aligne, selon les chroniques, 18 000 cavaliers et 9 700 hommes d'infanterie, soit une supériorité numérique écrasante sur le papier. Mais le papier ne tire pas les canons.
Le 12 mars 1591, les deux armées se font face à Tondibi, près de Gao, sur les rives du Niger. L'Askia tente une manœuvre qui aurait pu être décisive dans tout autre contexte : il lance une charge de mille bœufs sauvages pour briser les lignes marocaines, comptant sur la panique que les animaux auraient dû provoquer. La réponse de Judar Pacha est immédiate. Les canons et les arquebuses ouvrent le feu simultanément. Les détonations, jamais entendues dans une bataille en Afrique de l'Ouest avant ce jour, affolent les bœufs qui se retournent contre leurs propres maîtres. L'infanterie songhaï qui avance derrière est fauchée. La cavalerie tente ensuite une charge, mais les arquebusiers marocains, disciplinés et expérimentés, repoussent l'assaut. L'armée de l'Askia se désintègre. En quelques heures, Tondibi est une victoire totale. Gao ouvre ses portes aux vainqueurs. Tombouctou, première grande métropole intellectuelle de l'Afrique de l'Ouest, suit en avril 1591.

Ahmed al-Mansur, informé de la victoire à Marrakech, reçoit la proposition de paix de l'Askia transmise par Judar Pacha. Les termes proposés sont considérables : 100 000 pièces d'or, 10 000 esclaves, un tribut annuel, le monopole de l'importation du sel au Soudan, en échange du retrait des troupes marocaines. Le sultan saadien refuse. Pour Ahmed al-Mansur, l'objectif n'est pas un traité, c'est l'intégration du Soudan occidental dans la sphère de sa vision califale. Il envoie de nouveaux renforts et un nouveau commandant, Mahmud ben Zerqun, et organise une administration provinciale sur le modèle ottoman, avec des pachas gouvernant au nom de Marrakech. Le Pachalik du Soudan marocain, qui s'étend sur toute la moyenne vallée du Niger de Tombouctou à Djenné, devient une réalité politique administrée par le Makhzen saadien pendant près de quatre-vingts ans.
La dimension politique et spirituelle de cette victoire est au moins aussi importante que sa dimension militaire. Ahmed al-Mansur met en avant ses prérogatives califales de commandeur des croyants sur toute l'Afrique de l'Ouest musulmane, et obtient ce qu'aucun souverain de la région n'avait encore obtenu : la reconnaissance explicite de son autorité par le royaume du Kanem-Bornou jusqu'au Tchad, dont le souverain le Maï Idriss Alaoma s'aligne sur la légitimité saadienne. Comme le note Nabil Mouline, cette reconnaissance "marque une victoire indéniable pour le sultan al-Mansur sur la scène africaine, au détriment des Ottomans qui entendaient imposer leur califat aux royaumes du Sahel." Le sultan du Maroc l'emporte ainsi sur l'empire ottoman non par les armes mais par la légitimité chérifienne, dans un espace africain qui reconnaît la descendance prophétique comme critère premier d'autorité spirituelle.
Le surnom que l'histoire lui donne dit tout : Ahmed al-Mansur Eddahbi, le Doré. Des caravanes lourdement escortées commencent à acheminer vers Marrakech la poudre d'or, l'ivoire et les richesses de la vallée du Niger. Certaines sources avancent le chiffre d'une tonne à une tonne et demie d'or rapatriées. C'est ce trésor saharien qui finance l'achèvement du palais El Badi, finance l'alliance stratégique avec l'Angleterre d'Élisabeth Ire contre l'Espagne de Philippe II, et projette le Maroc saadien comme la puissance incontournable à cheval entre l'Afrique et l'Europe. L'historien Michel Abitbol, dans son étude de référence Tombouctou et les Arma (1979), décrit avec précision comment cette nouvelle richesse saharienne transforme les équilibres géopolitiques régionaux et place le Maroc au centre d'un réseau commercial qui relie l'Afrique subsaharienne aux marchés européens.
La présence marocaine dans la région dure près de quatre-vingts ans sous la forme du Pachalik du Soudan, administré par des gouverneurs nommés par Marrakech. Les soldats de l'armée marocaine du Soudan, s'établissant durablement sur place, épousent les femmes locales et donnent naissance aux Armas, une nouvelle ethnie issue de ce métissage maroco-sahélien dont les descendants habitent encore aujourd'hui les villes de Tombouctou et de Gao. Ce fait ethnologique et humain est l'une des traces les plus durables de la présence marocaine en Afrique de l'Ouest. Les sources historiques qui documentent cette période avec le plus de précision sont les chroniques subsahariennes : le Tarikh al-Sudan d'Abderrahmane es-Saâdi (XVIIe siècle), la source la plus détaillée sur l'Empire Songhaï et les événements de 1591, et le Tarikh al-Fattash, attribué à Ibn al-Mukhtar, qui détaille la structure de l'empire avant la bataille. Elles sont complétées par les sources marocaines contemporaines, notamment le Nuzhat al-hadi de Muhammad al-Ifrani (XVIIIe siècle), et par les archives diplomatiques anglaises compilées par le comte Henry de Castries dans ses Sources inédites de l'histoire du Maroc, qui documentent l'impact de l'or saharien sur la diplomatie européenne de l'époque.
À la mort d'Ahmed al-Mansur en 1603, le Maroc saadien entre dans une période de guerres de succession qui affaiblit l'empire. Le Pachalik du Soudan s'autonomise progressivement, les Armas créant leurs propres structures de pouvoir locales. Mais l'héritage de l'expédition de 1591 ne disparaît pas avec le sultan qui l'a initiée. Il reste dans la mémoire collective africaine, dans le peuple des Armas, dans les archives diplomatiques de trois continents et dans le surnom qui accompagne pour l'éternité le nom d'Ahmed al-Mansur. Eddahbi, le Doré. Un sultan qui fit franchir au Maroc les dunes du plus grand désert du monde et étendre son autorité jusqu'aux rives du Niger et aux frontières du Tchad. Cette capacité du Maroc à se projeter, à prendre des risques stratégiques considérables, à transformer une traversée du désert en victoire géopolitique, est une constante de la Monarchie marocaine que l'histoire des Saadiens illustre avec un éclat particulier.






Cet article propose une lecture magistrale de l'épopée d'Ahmed al-Mansur Eddahbi. Il s'agit d'une analyse qui va au fond des choses, exposant la réalité géopolitique du Maroc saadien avec une rigueur qui force l'admiration. Le texte s'articule autour d'une démonstration construite avec une maîtrise totale : on y suit l'enchaînement des événements avec une clarté remarquable, où chaque étape, de la logistique désertique à l'affirmation de la légitimité chérifienne, est traitée avec une netteté absolue.
Le mérite de Maroc Patriotique est ici de s'affranchir des récits habituels pour offrir une synthèse d'une tenue exemplaire. L'approche est directe, sans fioritures, privilégiant la densité de l'information et la solidité des sources. C'est un travail qui impose le respect par sa constance et…
Magnifique histoire,je ne connaissais pas tous ces détails qui sont passionnants.
Toujours très bien écrit , avec énormément de référence historique.
Bravo !
Ahmed al-Mansur symbole d’audace, de rayonnement et de grandeur