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LA DETTE DE L’ONEE, UN VERROU STRATÉGIQUE POUR LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE DU MAROC

LA DETTE DE L’ONEE, UN VERROU STRATÉGIQUE POUR LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE DU MAROC

En juillet 2023, SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, promulgue la loi n°83-21 relative aux Sociétés Régionales Multiservices. En apparence, il s'agit d'une réforme administrative de la distribution de l'eau, de l'électricité et de l'assainissement. En réalité, c'est l'une des décisions les plus structurantes de la politique de modernisation de l'État marocain depuis une décennie. Elle répond à un défi financier réel de l'Office National de l'Électricité et de l'Eau Potable (ONEE), elle libère la capacité d'investissement nécessaire pour accélérer la transition énergétique, et elle positionne le Maroc pour jouer le rôle que l'avenir lui réserve : celui d'une puissance énergétique régionale à l'ère des renouvelables.


L'Office National de l'Électricité et de l'Eau Potable occupe depuis sa création une place centrale dans l'architecture économique et sociale du Maroc. Il est responsable de la production, du transport et de la distribution d'électricité, ainsi que de l'approvisionnement en eau potable dans de nombreuses régions du pays. Cette mission de service public universel, qui garantit l'accès à l'énergie dans les zones les plus reculées du Royaume, a un coût structurellement élevé. Les infrastructures énergétiques sont par nature capitalistiques : construire des lignes de transport, moderniser les réseaux de distribution, intégrer des sources d'énergie renouvelable intermittentes, gérer des systèmes hydrauliques complexes, tout cela exige des investissements massifs et continus qui ne peuvent pas être financés uniquement par les tarifs réglementés.


Au fil des années, cette réalité a conduit l'ONEE à accumuler une dette financière significative. Selon les données relayées par Médias24 en 2023, la dette financière de l'Office dépassait à cette date 66 milliards de dirhams. Le Conseil de la concurrence, dans son diagnostic sur le marché de l'électricité au Maroc publié en avril 2024, évoque une dette totale incluant dettes de financement et engagements sociaux dépassant 100 milliards de dirhams. Cette charge financière ne résulte pas d'une mauvaise gestion intrinsèque : elle est la conséquence d'un modèle dans lequel l'ONEE est contraint d'acheter l'énergie aux producteurs privés (IPP) à des prix indexés sur les matières premières internationales, notamment le charbon dont les cours ont connu une flambée de plus de 100% entre 2021 et 2022, tout en revendant cette énergie à des prix régulés inférieurs au coût de revient. L'ONEE fonctionne de fait comme "une caisse de compensation cachée", prenant en charge le différentiel entre coûts d'achat et prix de vente réglementés. Pour atténuer ce déficit structurel, l'État a accordé des soutiens directs à l'ONEE de 9 milliards de dirhams cumulés en 2022 et 2023, puis 4 milliards supplémentaires en 2024, selon les déclarations du ministre délégué au Budget Fouzi Lekjaâ.


C'est précisément pour sortir de cette logique et libérer l'ONEE de la charge de la distribution afin de le recentrer sur ses missions stratégiques que la loi n°83-21 du 12 juillet 2023 a été conçue. Cette loi prévoit la création de douze Sociétés Régionales Multiservices (SRM), une par région administrative du Royaume, qui auront vocation à assumer l'intégralité de la gestion de la distribution d'eau potable, d'électricité et de l'assainissement liquide. La structure capitalistique retenue est significative : l'État détient au minimum 25% du capital de chaque SRM, les collectivités territoriales ou leurs groupements 50%, et l'ONEE 25%. Ce triptyque public assure la maîtrise nationale des services essentiels tout en permettant une gouvernance décentralisée, plus proche des réalités de chaque territoire.


Le calendrier de déploiement, fixé par les trois décrets d'application publiés au Bulletin Officiel en février 2024, est ambitieux. La première étape, portant sur les régions de l'Oriental, Casablanca-Settat, Marrakech-Safi et Souss-Massa, s'est déclenchée dans les quatre mois suivant la publication. La deuxième étape a concerné Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Fès-Meknès, Rabat-Salé-Kénitra et Béni Mellal-Khénifra entre juillet 2024 et mars 2025. La troisième et dernière étape, couvrant Draâ-Tafilalet, Guelmim-Oued Noun, Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Eddahab, a été programmée pour la fin septembre 2025. Selon les données d'octobre 2025, sept SRM sont déjà opérationnelles. La dimension financière de cet engagement est considérable : la seule SRM de Casablanca-Settat a été dotée d'une vision d'investissement de 60 milliards de dirhams sur la période 2024-2054, selon les données de Barceló Experiences et des sources régionales.


Les dettes de financement de l'ONEE issues de ses activités de distribution ne seront pas abandonnées : elles seront transférées et gérées par une entité spécifiquement créée à cet effet, une Société de développement des services publics de distribution, dont le rôle est précisément de gérer dans un cadre isolé cette dette héritée, selon le modèle que les économistes anglophones désignent parfois sous le terme de "bad bank". L'objectif n'est pas de faire disparaître ces engagements, mais de les sortir du bilan opérationnel de l'ONEE pour permettre à celui-ci de retrouver une capacité d'investissement, de planification et de développement que la charge du service de la dette rendait de plus en plus difficile. C'est une démarche qui a été utilisée avec succès dans plusieurs restructurations d'opérateurs publics à travers le monde, des chemins de fer européens aux utilities américaines.


L'ONEE, libéré de la distribution, se recentre sur le segment le plus stratégique de l'architecture énergétique nationale : le transport. L'Office assurera désormais les missions de transport du réseau électrique à haute et très haute tension, la planification du réseau à l'horizon 2050, la stabilisation du réseau électrique national, et la gestion des interconnexions régionales et internationales pour assurer l'équilibre permanent entre l'offre et la demande. Ce recentrage n'est pas anecdotique dans le contexte de la transition énergétique : la gestion d'un réseau électrique qui intègre des sources intermittentes comme le solaire et l'éolien est un défi technique de premier ordre, qui exige une expertise et une concentration de ressources que seul un opérateur dédié et financièrement solide peut assurer.


Car c'est là que réside l'enjeu principal. Le Maroc s'est fixé des objectifs de transition énergétique parmi les plus ambitieux du continent africain. La part des énergies renouvelables dans la capacité installée est passée de 28% en 2014 à environ 40% en 2026, portée par des projets structurants comme la centrale solaire Noor à Ouarzazate, les parcs éoliens de Tarfaya et d'Akhfenir au Sahara marocain, et l'ensemble du programme de développement des énergies vertes soutenu par la loi 13-09 relative aux énergies renouvelables et ses révisions successives. Mais atteindre l'objectif de 52% de renouvelables dans le mix électrique à l'horizon 2030 requiert des investissements massifs dans les réseaux de transport, les capacités de stockage, et les infrastructures d'intégration. Un ONEE endetté et contraint de consacrer une part croissante de ses ressources au service de la dette ne peut pas assumer ces investissements dans les délais nécessaires. Un ONEE recentré sur le transport, libéré de la distribution, soutenu par une gouvernance modernisée, peut.


Il y a dans cette réforme une logique qui dépasse la seule question financière. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large de modernisation de l'État marocain qui vise à séparer les fonctions de régulation, de planification stratégique et de prestation de service, à décentraliser ce qui peut l'être vers les collectivités territoriales, et à concentrer les ressources publiques là où leur effet de levier est le plus fort. Les SRM ne sont pas un désengagement de l'État de la gestion de l'eau et de l'électricité : elles en sont une réorganisation au service d'une plus grande efficacité et d'une meilleure réactivité aux besoins locaux. Dans les régions du sud du Royaume, notamment dans les provinces sahariennes qui accueilleront les grands projets de data centers alimentés par des énergies renouvelables, la qualité et la fiabilité du réseau électrique seront un facteur compétitif décisif.


Pour les citoyens marocains, la question énergétique est une question de souveraineté nationale dans sa dimension la plus concrète. Un pays capable de produire une énergie propre, stable et compétitive renforce simultanément son autonomie économique, sa capacité d'attraction des investissements et son indépendance vis-à-vis des fluctuations des prix des combustibles fossiles dont le Maroc est importateur net. Les réformes entreprises autour de l'ONEE, qu'elles concernent la restructuration de sa dette, la création des SRM, le recentrage sur le transport ou les investissements dans les renouvelables, participent toutes d'un même projet : celui d'un Maroc qui maîtrise son destin énergétique. La prochaine décennie dira jusqu'où cette ambition peut porter le Royaume. Les fondations sont posées.



1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a 7 jours

L'analyse de l'article de Maroc Patriotique met en lumière une étape décisive de la modernisation économique du Royaume : la promulgation de la loi n°83-21 relative aux Sociétés Régionales Multiservices (SRM). Ce texte démontre avec une grande précision que derrière ce qui s'apparente à un simple ajustement technique ou administratif, se joue en réalité un arbitrage hautement stratégique pour la souveraineté nationale.


Le travail de Maroc Patriotique se distingue ici par une approche sobre et rigoureuse de la réalité financière de l'Office National de l'Électricité et de l'Eau Potable (ONEE). En qualifiant l'Office de « caisse de compensation cachée », la publication pose un diagnostic lucide. L'institution a longtemps supporté seule le choc des cours mondiaux des matières premières pour…


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