PEGASUS, FORBIDDEN STORIES ET LE MAROC, DÉCONSTRUCTION DE LA NOUVELLE VAGUE DE DÉSINFORMATION COORDONNÉE
- Brahim Al Maghribi
- il y a 5 heures
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Commençons par ce que l'article de FranceInfo ne dit pas. En juin 2023, le Parlement européen publie le rapport final de sa Commission d'enquête PEGA, l'enquête parlementaire la plus rigoureuse jamais conduite sur l'utilisation de Pegasus en Europe. Sa conclusion concernant le Maroc est explicite et sans appel : "Aucune preuve technique ne permet de conclure que le Royaume du Maroc a utilisé le système Pegasus. Aucune sanction ni mesure ne doit être envisagée contre lui." Cette phrase, votée par les représentants élus de vingt-sept États membres de l'Union européenne, après des mois d'auditions, d'expertises techniques et d'analyses des données disponibles, n'est pas mentionnée dans l'article de FranceInfo. Elle n'est pas citée. Elle n'est pas réfutée. Elle est simplement ignorée. Ce choix éditorial dit quelque chose sur la méthode de cette nouvelle enquête.
Le premier élément "nouveau" mis en avant par Forbidden Stories est le témoignage d'un ancien agent de la DGST marocaine, présenté sous le pseudonyme "Safir". Cet homme affirme avoir vu Pegasus utilisé en 2017 pour "monter des dossiers" contre des journalistes et des militants. Analysons ce que ce témoignage représente concrètement sur le plan de la preuve. C'est une source unique, anonymisée, dont l'identité réelle ne peut pas être vérifiée par les lecteurs. C'est un témoignage oral, sans document à l'appui. Il est recueilli par un consortium qui a un intérêt évident à publier une histoire forte. Ce témoignage est présenté avec la collaboration du journaliste marocain en exil Hicham Mansouri, personnalité engagée dans une démarche d'opposition documentée au Maroc. En d'autres termes, l'enquête utilise comme source une personne dont la crédibilité ne peut pas être vérifiée indépendamment, produite dans un cadre où les biais sont manifestes. Dans le droit pénal de n'importe quelle démocratie, un témoignage unique, anonyme et non corroboré techniquement ne constitue pas une preuve. Dans une enquête journalistique sérieuse, il peut ouvrir une piste. Il ne peut pas se substituer aux conclusions de la Commission PEGA.
Le deuxième élément "nouveau" est la note confidentielle de la DGSE française, datée du 26 novembre 2022, dans laquelle le service de renseignement extérieur français "établit" que le Maroc et les Émirats arabes unis utilisent des produits NSO depuis au moins 2017. C'est là qu'intervient le détail le plus frappant de toute l'affaire, un détail que l'article de FranceInfo signale lui-même sans en tirer les conséquences : la France elle-même a négocié pour acquérir le logiciel Pegasus jusqu'en 2021. Le budget, 60 à 80 millions d'euros, a été validé au niveau ministériel. C'est Emmanuel Macron en personne qui a finalement refusé la signature, non pour des raisons éthiques, mais pour des raisons de "risque réputationnel" et de "questions de souveraineté". La DGSE qui, dans sa note de novembre 2022, "établit" que le Maroc utilise des produits NSO est le même service qui, jusqu'en 2021, discutait activement avec les représentants de NSO pour acquérir ce même type de logiciel. Une institution qui voulait utiliser des outils NSO pour surveiller des cibles, avec un budget ministériellement validé, est-elle la source d'autorité morale sur laquelle bâtir une accusation contre un pays qui aurait utilisé des produits du même fournisseur ? La question mérite d'être posée.
Le troisième élément de cette "nouvelle enquête" concerne les traces techniques trouvées sur les téléphones de sept ministres ou anciens ministres français. Là encore, l'article de FranceInfo lui-même contient la nuance essentielle que son titre et sa mise en scène gomment. Les experts de l'Anssi ont trouvé des "marqueurs similaires" à ceux identifiés sur des téléphones associés à des cibles marocaines et sahraouies documentées par Amnesty International. FranceInfo reconnaît dans son propre texte que ces marqueurs "ne suffisent pas à attribuer au Maroc, sur le plan judiciaire, la responsabilité des attaques menées sur le sol français." Des marqueurs similaires constituent une corrélation statistique, pas une attribution judiciaire. Il est par ailleurs important de préciser ce que le juge Tournaire dit réellement. Sa seule citation directe disponible dans cette enquête est celle-ci, rapportée lors de l'audition de Florence Parly en avril 2026 : "Les autorités judiciaires du Maroc ont refusé de coopérer et d'exécuter une commission rogatoire, considérant avoir déjà indiqué que le Maroc n'avait jamais acquis le logiciel Pegasus et qu'il n'y avait donc pas lieu d'enquêter." Le juge rapporte la position du Maroc. Il ne l'infirme pas. Il ne dit pas que le Maroc a utilisé Pegasus. Il ne dit pas que les marqueurs "pointent vers Rabat." Ce sont des formulations de FranceInfo, pas du juge. Quatre ans d'instruction. Aucune mise en examen. Aucune inculpation. C'est le bilan objectif de cette procédure.
L'argument de la non-coopération marocaine, présenté dans l'article comme un aveu implicite de culpabilité, appelle une réponse précise. La position du Maroc a été cohérente depuis 2021 : le Royaume nie avoir jamais acquis le logiciel Pegasus. Si cette position est vraie, il n'y a objectivement rien à enquêter et rien à coopérer. Demander au Maroc de coopérer à une enquête portant sur un logiciel qu'il dit ne jamais avoir utilisé revient à lui demander de prouver un fait négatif. C'est une inversion de la charge de la preuve que les systèmes juridiques modernes ont précisément pour fonction d'éviter.
C'est ici que le vrai argument de cette nouvelle campagne se révèle dans toute sa clarté. Emmanuel Macron a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en octobre 2024, geste diplomatique d'une ampleur historique que la presse française a amplement commenté. Si la France disposait d'une preuve technique solide et juridiquement établie que le Maroc avait espionné son chef de l'État, ses ministres et des centaines de citoyens français, un tel geste diplomatique serait politiquement impossible à expliquer et à défendre devant l'opinion publique et le parlement français. La réconciliation franco-marocaine, la visite royale, les accords en cours de signature : tout cela est la réponse diplomatique concrète d'un État français qui, après quatre ans d'enquête, ne dispose pas des éléments pour mettre en cause le Maroc. L'avocat Joseph Breham, cité dans l'article, qui s'étonne de voir la France "s'agenouiller" devant le Maroc, exprime en réalité sa frustration de ne pas voir sa théorie confirmée par la réalité diplomatique.
Il faut maintenant nommer le schéma que Maroc Patriotique documente depuis des années, car cette nouvelle enquête Pegasus n'est que la dernière manifestation d'un pattern répété. En 2021, la première vague d'accusations Pegasus éclate au moment où les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara. En 2025, la CAN organisée par le Maroc consacre le Royaume sur la scène africaine et sportive mondiale : nouvelles attaques. En 2026, le Maroc atteint les quarts de finale de la Coupe du Monde sur son sol, signe des accords stratégiques avec la France, prépare une visite royale à Paris : Forbidden Stories publie son enquête. La règle est simple et observable : chaque montée en puissance diplomatique, sportive ou économique du Maroc déclenche une publication dans ces circuits médiatiques précis. Ce n'est pas une coïncidence. C'est une mécanique.
Forbidden Stories n'est pas un média neutre dans ce dossier. Son enquête de 2021, qui a lancé toute cette affaire, a été utilisée pour cibler spécifiquement le Maroc dans un contexte où les tensions diplomatiques franco-marocaines étaient à leur comble. La plainte déposée par le Maroc contre Radio France et d'autres médias a certes été rejetée en France sur des questions de recevabilité procédurale, mais la Cour fédérale de justice allemande (BGH) a accepté en novembre 2025 d'examiner la plainte marocaine contre Zeit Online et Süddeutsche Zeitung, reconnaissant pour la première fois qu'un État étranger pouvait poursuivre des médias allemands pour diffamation institutionnelle. Ce précédent judiciaire historique, que votre article existant documente en détail, n'est pas mentionné non plus dans la nouvelle enquête de Forbidden Stories.
Ce que cette affaire révèle en définitive, c'est moins la réalité de l'espionnage marocain que l'état du débat sur l'information au sujet du Maroc dans certains cercles médiatiques et politiques européens. Un témoin anonyme, une note de renseignement d'un pays qui voulait lui-même acheter le même logiciel, des marqueurs techniques qui ne constituent pas une attribution judiciaire, et un timing parfaitement choisi pour interférer avec un moment diplomatique fort : voilà les éléments sur lesquels cette "nouvelle enquête" repose. Face à cela, la Commission PEGA du Parlement européen, les juridictions françaises qui n'ont produit aucune inculpation en quatre ans, la réconciliation franco-marocaine d'octobre 2024 et la visite royale en cours : voilà ce que les faits disent. Le Maroc, là où d'autres hurlent, continue d'argumenter par le droit et les faits. C'est sa méthode depuis 2021. Et elle continue de produire ses résultats.


