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URANIUM NON CONVENTIONNEL, POURQUOI LE MAROC EST EN TRAIN DE DEVENIR UN ACTEUR STRATÉGIQUE DU NUCLÉAIRE MONDIAL

URANIUM NON CONVENTIONNEL, POURQUOI LE MAROC EST EN TRAIN DE DEVENIR UN ACTEUR STRATÉGIQUE DU NUCLÉAIRE MONDIAL

Pendant des décennies, le monde a regardé les phosphates marocains comme une ressource agricole : un intrant essentiel pour les engrais, une rente géologique qui a fondé la prospérité de l'OCP et contribué à l'équilibre alimentaire mondial. Ce que l'on regardait moins, c'est ce que ces 50 milliards de tonnes de phosphates contiennent d'autre. L'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (IAEA), l'USGS américain, la World Nuclear Association et une revue académique publiée en 2025 dans ScienceDirect le confirment tous : les phosphates marocains renferment environ 6,9 millions de tonnes d'uranium non conventionnel, soit la plus grande réserve d'uranium non conventionnel du monde. Et le Maroc dispose désormais d'une infrastructure institutionnelle et technologique pour commencer à l'exploiter.


L'uranium existe sous deux formes principales dans la nature. L'uranium conventionnel est celui que l'on extrait de gisements miniers classiques, comme les mines de Cigar Lake au Canada, de McArthur River en Australie ou d'Arlit au Niger, dans des roches riches en minéraux uranium à des concentrations supérieures à 1 000 parties par million (ppm). L'uranium non conventionnel, lui, est présent dans des matrices géologiques variées à des concentrations plus faibles, notamment dans les schistes noirs, les eaux de mer et, de façon particulièrement abondante, dans les roches phosphatées marines. Cette dernière catégorie concentre à elle seule entre 7,3 et 7,6 millions de tonnes d'uranium dans le monde selon le Rapport USGS SIR 2012-5239 sur les ressources mondiales en uranium, publié en coopération avec l'Agence américaine de l'énergie. Et dans ce gisement mondial d'uranium phosphatier, le Maroc en possède la part de loin la plus importante.



La World Nuclear Association, référence internationale pour les données sur le nucléaire civil, l'établit explicitement sur sa page dédiée à l'uranium extrait des phosphates, mise à jour en mai 2025 : "Le Maroc possède de loin les plus grandes ressources connues d'uranium dans le phosphate." Le chiffre précis est de 6,9 millions de tonnes métriques d'uranium (MtU), contenues dans 50 milliards de tonnes de roches phosphatées. Ce chiffre est confirmé de manière indépendante par l'IAEA elle-même dans ses Profils nationaux sur les centrales nucléaires, section Maroc, édition 2018 : "selon les études récentes de l'IAEA, la disponibilité estimée de l'uranium dans les phosphates marocains s'élève à environ 6,9 millions de tonnes." Il est également repris dans une revue académique publiée en 2025 dans la revue Radiation Physics and Chemistry (ScienceDirect), qui confirme ce chiffre tout en précisant que les concentrations d'uranium dans les phosphates marocains oscillent entre 100 et 200 ppm, avec une valeur centrale de 121,5 mg/kg selon le document technique de l'IAEA TECDOC-2086. Pour situer la portée de cette ressource, l'Australie, traditionnellement présentée comme le premier pays du monde pour les réserves d'uranium conventionnel, dispose d'environ 1,7 million de tonnes d'uranium exploitable dans ses gisements classiques. Le potentiel uranium des seuls phosphates marocains représente donc environ quatre fois ce volume.


La World Nuclear Association précise en outre la capacité de production potentielle dans son tableau actualisé : avec une production actuelle d'acide phosphorique de 4,8 millions de tonnes de P2O5 par an, la récupération d'uranium en sous-produit pourrait générer environ 960 tonnes d'uranium par an, avec une estimation haute de 1 900 tonnes par an. Pour situer ce chiffre, la mine de Cigar Lake au Canada, l'une des plus grandes mines d'uranium conventionnel au monde, produit environ 7 000 tonnes par an. Le Maroc, sans ouvrir une seule mine, pourrait donc couvrir entre 14% et 27% de la production d'une des plus grandes mines mondiales, simplement en valorisant un sous-produit industriel de sa filière phosphatière déjà existante.



La minéralogie explique pourquoi cette ressource est aussi abondante. Les grands gisements phosphatiers marocains, notamment ceux de Khouribga, premier bassin phosphatier du monde, Ben Guerir dans la région de Marrakech-Safi, et Gantour dans la province de Youssoufia, sont des roches sédimentaires marines constituées d'apatite, un minéral de phosphate de calcium dont la structure cristalline absorbe naturellement l'uranium pendant les processus de sédimentation au fond des océans anciens. Cette association géochimique entre l'apatite et l'uranium est un phénomène mondial que l'on retrouve dans les phosphates de Floride, du Sénégal, de Tunisie et d'Égypte, mais nulle part dans des proportions comparables à celles du Maroc. Le Maroc représente à lui seul 30 millions de tonnes de la production mondiale de phosphate en 2024, premier producteur mondial selon le tableau annuel de la World Nuclear Association citant les données de l'USGS 2024. La particularité marocaine tient à la conjonction de deux facteurs : la taille exceptionnelle des réserves phosphatières, environ 70 à 73% des réserves mondiales prouvées, et la concentration en uranium supérieure à la moyenne mondiale.


L'intérêt de cette ressource réside dans un phénomène physico-chimique bien documenté : lors de la dissolution du phosphate en acide phosphorique, qui est l'étape industrielle centrale du processus de fabrication des engrais, plus de 80% de l'uranium contenu dans la roche se dissout dans l'acide selon les données de l'IAEA. L'acide phosphorique humide (Wet Process Acid, WPA) produit à Jorf Lasfar, principal site de transformation de l'OCP, contient donc cet uranium en solution. Si l'on le récupère, il représente un sous-produit de haute valeur stratégique dont l'extraction peut être intégrée dans les lignes de production existantes. La technologie pour le faire existe depuis les années 1980 et a représenté, à son apogée, jusqu'à 20% de la production américaine d'uranium, avant d'être abandonnée dans les années 1990 quand les prix de l'uranium se sont effondrés. Le procédé PhosEnergy, développé par Cameco, le géant canadien de l'uranium, offre des coûts d'extraction estimés à environ 21 dollars la livre d'U3O8, soit une fraction des prix actuels du marché. Le prix spot de l'uranium a oscillé entre 80 et 106 dollars la livre entre 2023 et 2025, des niveaux qui rendent l'équation économique considérablement plus favorable qu'elle ne l'était dans les années 1990.


C'est dans ce contexte que le Maroc a engagé des projets pilotes de récupération d'uranium à Jorf Lasfar, impliquant l'OCP et l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Ces travaux s'inscrivent dans le cadre des standards internationaux de l'IAEA. La mise en place du programme nucléaire civil marocain repose sur une infrastructure institutionnelle solide et ancienne, détaillée par l'IAEA dans son profil pays 2018. Dès septembre 1994, une mission d'experts de l'IAEA avait validé le site de Sidi Boulbra, sur la côte Atlantique entre Safi et Essaouira à 300 kilomètres au sud de Casablanca, dont ONEE-BE est propriétaire, en concluant "qu'aucune caractéristique ne s'oppose à la construction et à l'exploitation sûre d'une centrale nucléaire." Ces études ont été actualisées entre 2002 et 2005 dans le cadre d'un projet de coopération technique avec l'IAEA, confirmant la compétitivité et la viabilité technique de l'option nucléaire, et conduisant à la sélection de trois technologies de réacteurs éprouvées pour deux unités de 700 à 1 000 MW chacune. Entre 2006 et 2007, quatre fournisseurs internationaux ont soumis des offres non contraignantes pour ce projet.



Le cadre institutionnel s'est considérablement renforcé depuis. En janvier 2009, le ministère de l'Énergie a créé le CRED (Comité de Réflexion sur l'Électronucléaire et le Dessalement d'Eau de Mer par Voie Nucléaire), instance qui réunit des représentants de MEMSD, ONEE, CNESTEN, AMSSNuR, OCP, du ministère de la Santé et des universités, pour coordonner l'évaluation des infrastructures nucléaires en conformité avec l'approche par étapes de l'IAEA. En 2014, la loi n°142-12 sur la sûreté et la sécurité nucléaires a été adoptée, établissant l'Agence Marocaine de Sûreté et de Sécurité Nucléaires et Radiologiques (AMSSNuR), autorité indépendante créée en 2015. La Phase 1 de la mission INIR de l'IAEA s'est tenue du 19 au 26 octobre 2015 à Rabat, l'équipe d'inspection concluant que "le Maroc a développé une base considérable de connaissances et d'expérience dans les activités nucléaires." Un Plan de Travail Intégré couvrant 2016-2019 a ensuite été élaboré conjointement avec l'IAEA. En décembre 2023, une mission IRRS de l'IAEA a évalué positivement les progrès du Royaume en matière de cadre réglementaire nucléaire. ONEE-BE a par ailleurs signé un accord de coopération technique avec EDF dans le domaine des études pour les projets de centrales nucléaires, et le CNESTEN, centre de recherche nucléaire situé à Maâmora qui opère depuis 2007 un réacteur de recherche TRIGA Mark II, a été désigné Centre de Collaboration de l'IAEA et Centre Régional Désigné en contrôle non destructif.


Cette configuration institutionnelle dépasse le simple potentiel énergétique et traduit une continuité historique et une cohérence stratégique. Le Maroc, dont la politique énergétique a mis l'accent depuis 2009 sur la diversification, l'investissement dans les renouvelables et la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles importés, inscrit l'option nucléaire civile dans ce cadre plus large. La World Nuclear Association note que la production de phosphate de 30 millions de tonnes par an fait du Maroc le premier producteur mondial de phosphate en 2024. La valorisation de l'uranium contenu dans ces phosphates représente donc une opportunité de créer un cycle énergétique où la ressource phosphatière, déjà transformée industriellement, génèrerait en sous-produit le combustible d'une future filière électronucléaire. Ce circuit fermé, dans lequel la même matière première alimente simultanément la sécurité alimentaire mondiale par les engrais et la sécurité énergétique nationale par le nucléaire civil, est l'une des propositions de valeur les plus singulières que possède le Maroc dans le paysage géoéconomique mondial du XXIe siècle.


La nuance essentielle demeure : l'uranium non conventionnel des phosphates marocains est une ressource et non une production. La filière industrielle n'est pas encore mature. La rentabilité à grande échelle dépendra des innovations techniques et des conditions de marché. Mais la convergence entre l'abondance de la ressource, confirmée par les sources académiques et institutionnelles les plus sérieuses du secteur, la maturité technologique croissante des procédés d'extraction, le cadre institutionnel progressivement mis en place avec l'appui de l'IAEA depuis 1994, et le contexte mondial d'appétit croissant pour l'uranium dans un monde qui redécouvre le nucléaire civil, dessine une trajectoire dont le Maroc est aujourd'hui le seul pays africain à se trouver aussi solidement positionné.



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