ABBAS IBN FIRNAS, LE GÉNIE MAROCAIN PRÉCURSEUR DE L'AÉRONAUTIQUE
- louel3arabiya

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Abbas Ibn Firnas, de son nom complet Abou al-Qasim Abbas ibn Firnas ibn Wirdas al-Takurini, est l'un des plus grands génies que le monde ait connus, et pourtant l'un des plus injustement oubliés par l'histoire officielle. Né en 810 à Ronda, dans l'Andalousie du califat omeyyade, il est issu d'une lignée amazighe originaire du Maroc, plus précisément de la région du Rif et de l'Émirat de Nekor, au nord du Maroc.
La racine de son nom, Afernas, est un patronyme amazigh encore répandu aujourd'hui dans les montagnes du Rif marocain. Ses ancêtres font partie de ces guerriers amazighs marocains qui, au tournant du 8ème siècle, traversèrent le détroit de Gibraltar pour conquérir la péninsule Ibérique (Grokipedia, Abbas ibn Firnas, janvier 2026 : "a Berber family with roots in the Muslim conquest of Iberia") (Genealogy.com : "His ancestors participated in the Muslim conquest of Spain"). Ibn Firnas est donc, dans toute la profondeur du terme, un enfant de la civilisation marocaine transplantée en Andalousie, un fruit direct de ce monde amazigh qui a façonné l'histoire des deux rives de la Méditerranée occidentale.
Il vécut dans l'Émirat de Cordoue, cette société qui, au 9ème siècle, était le centre intellectuel le plus avancé du monde occidental. Cordoue comptait des centaines de milliers d'habitants, des dizaines de bibliothèques, des établissements d'enseignement d'une richesse inouïe, et un pouvoir politique qui finançait la traduction des grandes œuvres grecques, perses et indiennes en arabe. C'est dans ce creuset bouillonnant qu'Ibn Firnas s'épanouit, mais il ne faut jamais oublier que c'est le sang marocain, l'héritage amazigh du Maroc profond, qui coulait dans ses veines et portait en lui cette curiosité insatiable.

Ses aptitudes en poésie et son savoir-faire en astrologie lui permirent d'être introduit à la cour de Abd al-Rahman II, entre 822 et 852, où il enseigna la poésie et se lia avec les plus grands esprits de son temps (Encyclopaedia of Islam : article "ʿAbbās b. Firnās b. Wardūs, Abu 'l-Ḳāsim" par E. Lévi-Provençal) (Dictionnaire culturel des sciences, Éditions du Seuil, 2001 : article "Ibn Firnas (ʿAbbâs)" par Ahmed Djebbar).
Mais ce séjour à la cour ne fut qu'un premier acte. L'homme qui allait révolutionner l'histoire humaine ne se contentait pas de versifier pour des émirs. Il observait, calculait, expérimentait et passait énormément de temps à contempler le vol des oiseaux, à mesurer les angles que formaient leurs ailes avec le vent, à comprendre pourquoi certaines espèces planaient sans effort pendant de longues minutes tandis que d'autres devaient battre des ailes sans cesse. Cette observation méthodique, conduite avec la rigueur d'un scientifique et la passion d'un poète, allait déboucher sur l'un des actes les plus extraordinaires de toute l'histoire de l'humanité.
Abbas Ibn Firnas est le premier être humain à avoir volé devant des centaines de témoins. Il précède Léonard de Vinci de six cents ans et les frères Wright de plus de mille ans. Cette réalité, longtemps occultée par une historiographie eurocentrique, mérite d'être affirmée sans détour : c'est un Marocain qui a ouvert à l'humanité les portes du ciel.
Sa première tentative eut lieu vers 852. Il enroula des plumes autour de son corps, s'élança du haut du minaret de la Grande Mosquée de Cordoue devant une foule stupéfaite, et réussit à ralentir sa chute de façon contrôlée (fr-academic.com, Abbas Ibn Firnas : "Abbas ibn Firnas débute son vol du haut du minaret de la Grande mosquée de Cordoue devant une foule immense"). Cette tentative est considérée comme la première utilisation d'un parachute dans l'histoire, mais ce n'était là qu'un début. Ibn Firnas analysa chaque détail de cet essai, nota ses insuffisances, imagina comment aller plus loin, et passa les décennies suivantes à construire un véritable engin volant.

En 875, âgé d'environ 65 ans, il conçut un planeur à base de bois et de tissu de soie, décoré de plumes de différents oiseaux, avec lequel il s'élança des collines d'Arruzafa, à proximité de Cordoue. Persuadé que cette invention allait marcher, il avait convoqué des centaines de personnes tout au long du parcours. De nombreux membres de la cour de Muhammad 1er, émir du califat d'Al-Andalus, étaient également présents (Amadal Amazigh Press, ResearchGate, publication académique 2024 : "Grâce à l'érudit marocain du XVIIe siècle al-Maqqari, deux récits du vol d'Ibn Firnâs ont survécu"). Il resta en altitude pendant environ dix minutes, contrôlant sa trajectoire, avant de s'écraser à l'atterrissage, se blessant au dos parce qu'il n'avait pas prévu de queue stabilisatrice. Ce détail est capital : loin de disqualifier son exploit, il révèle la rigueur scientifique de cet homme qui, après sa chute, analysa froidement son erreur et documenta la nécessité d'une queue pour se poser correctement, leçon que l'histoire de l'aviation allait confirmer mille ans plus tard. Avant d'essayer de voler, Ibn Firnas avait d'abord étudié le mouvement des oiseaux, puis effectué de nombreux calculs liés au poids, à la vitesse et au vent. Cette démarche expérimentale fait de lui non seulement le premier aviateur de l'histoire, mais un précurseur de la méthode scientifique moderne, dans une époque où l'Europe ne connaissait pas encore ces pratiques.
La vie d'Ibn Firnas ne fut pas seulement une suite de triomphes scientifiques. Elle fut aussi traversée par l'incompréhension et la suspicion. Ses expériences audacieuses, ses convictions philosophiques, ses pratiques que certains jugeaient hétérodoxes lui valurent d'être dénoncé et traduit en justice. C'est là qu'intervint un autre grand Marocain, le juge Soulayman ibn Al-Aswad al-Rhafiqi, qadi (juge) de Cordoue. Connu pour sa piété, son intelligence et son sens aigu de la justice, ce magistrat exceptionnel eut à connaître de l'affaire Ibn Firnas, qui fut probablement la plus importante de sa carrière. Confronté aux accusations de sorcellerie portées contre le savant, il refusa de céder à la pression populaire et à l'obscurantisme ambiant. Il mena une instruction rigoureuse, consulta des experts, pesa chaque argument, et finit par conclure qu'il n'existait aucun fondement légal sérieux aux charges retenues. Il innocenta Abbas Ibn Firnas et le fit libérer. Sans ce juge marocain, l'un des plus grands génies de l'humanité aurait peut-être fini condamné et brisé avant même son grand vol de 875. Le lien entre ces deux hommes est un beau symbole : un savant marocain sauvé par un juge marocain, dans une Cordoue qui leur devait infiniment à tous les deux.
Le génie d'Ibn Firnas ne s'arrêtait pas au ciel. Sa curiosité s'étendait à l'astronomie, à l'ingénierie, à la chimie, à la poésie et à la musique. Il conçut une horloge à eau connue sous le nom d'al-Maqata, mit au point un moyen de fabriquer du verre incolore, inventa des planisphères de verre, fabriqua des verres correcteurs pour les personnes souffrant de troubles de la vue (ancêtres directs de nos lunettes modernes), conçut une chaîne d'anneaux simulant les mouvements des planètes et des étoiles, et mit au point un procédé pour couper le cristal de roche qui permit à l'Andalousie de cesser d'exporter son quartz vers l'Égypte. Il construisit également une sphère armillaire, un planétarium chez lui où les visiteurs pouvaient observer des nuages, des éclairs et du tonnerre artificiels, ainsi qu'un métronome rudimentaire qui témoigne de sa passion pour la musique andalouse naissante.
Il mourut en 887 à Cordoue, à l'âge de 77 ans. C'est l'historien marocain Al-Maqqari qui, au 17ème siècle, rassembla et publia la plupart des preuves de ses réalisations (Al-Maqqari, Ahmad ibn Muhammad al-Maqqari, né vers 1577, mort au Caire en 1632. Son œuvre principale : Nafh al-Tib min Ghusn al-Andalus al-Ratib. Publiée et éditée par le chercheur marocain Badr Al-Maqqari, Rabat, 2014. Également publiée à Boulaq 1863, au Caire 1885 et à Beyrouth 1988) (Amadal Amazigh Press / ResearchGate, op. cit. : "l'œuvre d'al-Maqqari est restée non traduite pendant plus de 200 ans"), et sans lui, Ibn Firnas serait peut-être tombé dans l'oubli complet. Que ce soit lui, un autre Marocain, qui ait préservé cette mémoire pour la postérité, dit quelque chose de profond sur la continuité d'une civilisation et sur la façon dont le Maroc a traversé les siècles en gardant vivante la flamme de ses grands hommes.
En 1979, l'Union Astronomique Internationale nomma un cratère de la face cachée de la Lune en son honneur. L'aéroport international de Bagdad porte son nom. Un pont sur le Guadalquivir à Cordoue lui est dédié. La Libye émit un timbre-poste à son effigie. Et pourtant, dans les manuels scolaires du monde entier, on continue d'apprendre que les premiers hommes à avoir volé s'appelaient Wright.
Abbas Ibn Firnas était marocain, musulman, amazigh, andalou, poète, ingénieur, astronome, chimiste, musicien et inventeur. Il fut tout cela à la fois, dans un siècle où l'Occident dormait encore et où la civilisation mauresque-musulmane portait la flamme du savoir humain. Partager l'histoire de Abbas Ibn Firnas, c'est revendiquer l'une des plus belles pages de l'histoire marocaine, celle d'un homme qui, il y a onze siècles, refusa de rester cloué au sol et offrit à l'humanité la preuve que le ciel n'est pas une limite, d'autant plus aujourd'hui dans un Maroc qui ambitionne de devenir un acteur majeur de l'industrie aéronautique.






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