MAAMARI, RELAIS COLONIAL, ET NON ARCHITECTE DE L’ÉDUCATION ROYALE
- Brahim Al Maghribi

- il y a 14 minutes
- 4 min de lecture

Depuis quelques années, une affirmation circule avec une insistance suspecte sur les réseaux sociaux et certains relais propagandistes algériens : Maamari aurait été "envoyé d'Algérie" pour éduquer le futur Sultan Mohammed V. Sous-entendu : la formation intellectuelle et morale du père de l'indépendance marocaine serait une dette envers le voisin de l'Est. Ce qui est faux et instrumentalisé et les faits le démontent point par point.
Maamari arrive à Tanger en 1907, dans le sillage direct de Kaddour Ben Ghabrit, figure dont le rôle colonial est aujourd'hui parfaitement documenté. Ben Ghabrit, décrit par la division Afrique-Levant du Quai d'Orsay comme l'un des "informateurs arabes les plus fiables de la France", a joué un rôle actif dans les négociations qui aboutirent au Traité de Fès du 30 mars 1912, acte fondateur du Protectorat. Il fut ensuite nommé chef du protocole auprès du Sultan par Hubert Lyautey lui-même. C'est dans cet environnement que Maamari s'inscrit, pas comme messager d'un "pays frère", mais comme rouage d'un système colonial.
Parler d'Algérien au sens étatique pour qualifier Maamari en 1907 relève de l'anachronisme pur. L'Algérie n'existe pas comme État souverain à cette époque. Juridiquement, les Algériens sont des sujets français soumis au Code de l'Indigénat, un régime de non-droits qui restreint leur liberté de mouvement, de travail et de propriété. Maamari est formé, mandaté et perçu par l'administration coloniale française comme un auxiliaire de l'Empire. Lui attribuer rétrospectivement une identité nationale algérienne pour en faire un "éducateur souverain" est une construction idéologique qui n'a aucune assise historique.

Son premier rôle documenté n'a aucun rapport avec l'éducation princière. Maamari occupe une fonction d'archiviste du Makhzen, puis d'interprète, chargé de faciliter les échanges entre le Résident général français et le Sultan Moulay Youssef. Il est, en d'autres termes, une interface administrative entre le pouvoir protectoral et le palais. Un traducteur de confiance pour les Français, pas un maître à penser pour les princes alaouis.
C'est seulement vers 1915 qu'il se voit confier une responsabilité plus directe auprès des jeunes princes : encadrement disciplinaire, suivi de l'instruction coranique, rigueur intellectuelle. Une mission auxiliaire, délimitée, qui s'inscrit dans un dispositif éducatif bien plus large et bien plus ancien que sa présence.

C'est ici que la propagande s'effondre définitivement. Mohammed ben Youssef naît le 10 août 1909. Il est le troisième et dernier fils du Sultan Moulay Youssef. Rien, dans sa naissance ni dans sa position dynastique, ne le destine au trône. L'historien britannique Rom Landau, auteur de Mohammed V, King of Morocco (1957), ouvrage de référence écrit par un homme qui connaissait personnellement le Souverain et fut fait Commandeur de l'Ordre du Ouissam Alaouïte après l'indépendance, insiste sur ce point : le jeune prince reçoit une éducation traditionnelle, conforme aux usages alaouites, sans préparation spécifique à un rôle de gouvernance.
Ce n'est que parce que son frère aîné Moulay Idriss fut écarté pour raisons de santé que Mohammed ben Youssef accéda à la ligne de succession directe. Le Makhzen, garant de la continuité dynastique alaouite, veilla comme il l'avait toujours fait à la transmission du pouvoir selon ses propres règles et traditions. Le Protectorat ne gérait pas les affaires intérieures du royaume, la souveraineté marocaine, même sous contrainte extérieure, demeurait incarnée par le Sultan et son institution. Mohammed ben Youssef fut intronisé le 18 novembre 1927 à l'âge de 17 ans, dans la continuité d'une légitimité alaouite ininterrompue depuis le XVIIe siècle.
L'éducation royale marocaine ne commence pas avec Maamari. Elle s'enracine dans une tradition intellectuelle et institutionnelle d'une profondeur sans équivalent dans la région. L'Université Al Quaraouiyine, fondée à Fès en 859, reconnue par l'UNESCO et le Guinness World Records comme la plus ancienne université au monde en activité continue, constitue depuis des siècles le socle de la formation des élites marocaines. Les sultans alaouites ont historiquement entretenu avec cette institution un lien organique : subsides, donations de manuscrits, soutien aux cercles d'enseignement.
Au sein même du palais, des figures marocaines assuraient l'encadrement des princes bien avant l'arrivée de tout auxiliaire colonial. Si Thami Ababou, chambellan du palais, en est l'exemple documenté. L'enseignement dispensé aux princes repose sur la mémorisation coranique, la jurisprudence islamique, la langue arabe classique et les traditions de transmission orale propres à l'école de Fès. Un socle que ni Maamari ni aucun interprète colonial n'a fondé, ni même influencé en profondeur.

Un détail mérite d'être relevé : Maamari est absent des grandes synthèses historiques marocaines. Il n'apparaît dans aucune monographie académique sérieuse sur le Protectorat, aucun document d'archive colonial publié, aucune encyclopédie de référence consacrée à l'histoire du Maroc au XXe siècle. Si ce personnage avait joué le rôle décisif que lui attribuent aujourd'hui les propagandistes, il figurerait dans les Archives marocaines (33 volumes, 1904–1925), dans les rapports du Quai d'Orsay, dans les correspondances de Lyautey. Il en est absent. Cette absence est, en elle-même, un fait historique.
Cette tentative de réécriture ne vise pas la vérité historique. Elle vise à instiller un doute sur la continuité intellectuelle et institutionnelle du Maroc, à suggérer que le pays aurait eu besoin d'un apport extérieur pour former son propre souverain. C'est la même logique qui anime d'autres falsifications connues : nier l'ancienneté de l'État marocain, contester ses frontières historiques, minimiser son rayonnement civilisationnel.
Les faits répondent par leur précision : Maamari était un auxiliaire colonial français, arrivé dans le sillage du dispositif protectoral, dont le rôle éducatif fut secondaire, tardif et encadré. Feu Mohammed V fut formé par des maîtres marocains, dans une tradition alaouite séculaire, au cœur d'une civilisation que personne n'a eu besoin de lui apporter de l'extérieur.
En 1945, l'année même où la France massacrait des milliers d'Algériens à Sétif et Guelma, Maamari était décoré Grand Officier de la Légion d'honneur par le gouvernement français. On ne décore pas ses opposants mais plutôt ses serviteurs. Cette distinction n'est pas un détail biographique mais la signature de la France coloniale sur son propre agent.
L'histoire du Maroc n'a pas besoin d'être réécrite. Elle résiste par elle-même, par les dates, les archives, et la solidité de ceux qui la défendent.






Commentaires