LES TRADITIONS DU CANON DU FTOUR AU MAROC
- Brahim Al Maghribi

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Chaque soir du mois sacré de Ramadan, à l’instant précis où le soleil se couche, une détonation solennelle retentit dans plusieurs villes du Royaume. Le canon du ftour, chargé d’annoncer la rupture du jeûne, demeure l’un des rituels les plus emblématiques du patrimoine religieux et social marocain. Loin d’être une simple habitude populaire, cette tradition repose sur des fondements historiques documentés et s’inscrit dans une continuité institutionnelle ancienne.
Les historiens situent l’apparition du canon de l’iftar dans le monde musulman à l’époque mamelouke, au XVe siècle. Au Maroc, des travaux consacrés à l’histoire urbaine et aux traditions religieuses mentionnent l’existence du canon du Ramadan dans les grandes cités impériales dès la fin du XVe siècle, notamment à Fès. Des archives administratives et des témoignages du XIXe siècle confirment la permanence de cette pratique à Rabat, Fès, Marrakech ou encore Tanger. Des récits de voyageurs étrangers décrivent également, à cette époque, le tir d’artillerie marquant le coucher du soleil durant le Ramadan, attestant de son ancrage ancien dans la vie urbaine marocaine.
Dans un contexte où les horloges individuelles étaient rares et où l’appel à la prière ne pouvait être entendu uniformément dans l’ensemble des quartiers, le canon constituait un instrument fiable, audible et fédérateur. Il remplissait ainsi une fonction religieuse mais aussi organisationnelle, traduisant le souci d’unité et de coordination au sein de la cité marocaine.
Autrefois actionnés à l’aide de pièces d’artillerie traditionnelles fonctionnant à la poudre noire, les tirs ont progressivement été modernisés afin de garantir sécurité et disponibilité des munitions. Au début des années 1990, sous l’impulsion de Feu SM le Roi Hassan II, des canons de type britannique 25-pounder ont été acquis afin d’assurer la pérennité de la tradition et l’approvisionnement adapté. Ces pièces ont été spécialement modifiées pour ne produire qu’une détonation sonore, sans projectile, dans un strict respect des normes de sécurité.
Le protocole entourant les tirs obéit à des règles précises. Un coup unique est tiré quotidiennement à l’heure exacte du ftour. Dans certaines villes, un autre tir peut marquer l’imsak à l’aube. À l’occasion du début du Ramadan ou de l’Aïd al-Fitr, plusieurs détonations peuvent être effectuées selon une tradition codifiée. Par ailleurs, les salves de 21 coups demeurent réservées aux cérémonies officielles et aux événements protocolaires d’envergure nationale, illustrant la dimension institutionnelle de l’artillerie d’honneur au Maroc.

Aujourd’hui, cette tradition est encadrée par les Forces Armées Royales. À Rabat, la Garde Royale assure le tir du canon du Ramadan, tandis que dans d’autres villes du Royaume, des unités relevant de l’Artillerie Royale prennent en charge cette mission. Les horaires sont établis en conformité avec les données officielles communiquées par le ministère des Habous et des Affaires islamiques, garantissant ainsi l’unité nationale dans l’observance du temps religieux.
Au-delà de sa fonction pratique, le canon du ftour est devenu un symbole d’unité et de continuité civilisationnelle. Il synchronise les gestes des familles, rassemble les générations autour d’un même instant et inscrit la rupture du jeûne dans une temporalité collective profondément enracinée. Malgré la généralisation des technologies numériques et des applications mobiles indiquant les horaires de prière, le maintien du canon illustre l’attachement du Royaume à ses traditions vivantes.
Sous le règne de SM le Roi Mohammed VI, qu’Allah L’Assiste, la valorisation du patrimoine immatériel et la préservation des constantes religieuses nationales s’inscrivent dans une vision stratégique conjuguant modernité et fidélité à l’héritage historique. Le canon du ftour, attesté par les sources, confirmé par les archives et perpétué par les institutions du Royaume, incarne cette harmonie entre tradition et organisation contemporaine de l’État.
Ainsi, chaque détonation résonne comme l’écho d’une mémoire pluriséculaire, consolidée par des références historiques précises et par une pratique institutionnelle continue. Elle rappelle qu’au Maroc, le temps du Ramadan n’est pas seulement spirituel : il est aussi un moment d’unité nationale, ancré dans l’histoire et porté par la constance des institutions.





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