LES ARCHIVES TURQUES CONFIRMENT LA MAROCANITÉ DU CAFTAN FÉMININ
- Brahim Al Maghribi
- il y a 5 jours
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Depuis plusieurs années, une mécanique s’est installée dans le milieu propagandiste algérien : dès qu’un caftan marocain rayonne à Paris, Doha, Istanbul ou Dubaï, il serait originaire "ottoman" avant de définitivement devenir "algérien" via l’Empire ottoman. À force d’être répétée, cette affirmation a fini par donner l’illusion d’un débat historique sérieux. Pourtant, il existe une méthode extrêmement simple pour vérifier cette théorie : consulter ce que les Turcs eux-mêmes écrivent dans leurs universités, leurs revues culturelles, leurs archives et leurs encyclopédies.
Plus on plonge dans les sources turques, plus une vérité apparaît avec netteté : dans l’histoire ottomane classique, le kaftan n’a jamais désigné la robe féminine de cérémonie que le monde entier associe aujourd’hui au Maroc. Le « kaftan ottoman » des archives impériales est d’abord un vêtement masculin de cour, porté par les sultans, les vizirs et les dignitaires de l’Empire. Un symbole de pouvoir dynastique, offert lors des cérémonies officielles dans une pratique appelée kaftan giydirme, « revêtir du kaftan ». Rien à voir avec le caftan féminin marocain transmis de génération en génération dans les mariages, les fêtes familiales et les cérémonies traditionnelles du Royaume.
Cette distinction n’est pas formulée par des historiens marocains mais écrite noir sur blanc dans les travaux académiques turcs eux-mêmes.
En 2024, la chercheuse turque Servet Senem Uğurlu publie dans la revue scientifique JSHSR une étude consacrée aux vêtements du palais ottoman. Elle écrit : « Osmanlı saray yaşamında kullanılan giysiler incelediğinde, özellikle sultanlar için yapılmış kaftanlar ihtişamı ve süsleriyle dikkat çekmektedir », soit : « En examinant les vêtements utilisés dans la vie du palais ottoman, les kaftans fabriqués spécialement pour les sultans attirent l’attention par leur magnificence et leurs ornements. »
Le mot essentiel ici est sultanlar : les sultans, au masculin pluriel. Les collections impériales du Palais de Topkapı à Istanbul, référence mondiale sur le patrimoine ottoman, conservent des centaines de ces kaftans. Ils sont masculins. Ce sont des habits de souveraineté, des pièces de prestige politique, et non des robes féminines populaires comparables à celles du Maroc.
Le consensus turc sur la marocanité du caftan féminin ne se limite pas aux institutions académiques. Il s'exprime spontanément dans la culture populaire, à travers les séries télévisées et les personnalités qui ont traversé les frontières.
Sanawat Daïa3, l'une des séries turques les plus diffusées dans le monde arabe, a consacré sa protagoniste Tuba Büyüküstün à un statut d'icône régionale. Les archives photographiques de l'événement la documentent portant un Caftan Marocain signé Siham ElHabti, le label est explicite, la designer est marocaine, et personne dans l'entourage de l'actrice n'a jugé utile de corriger la désignation.

Samhini a fait de Gaye Turgut Evin connue de millions de téléspectateurs marocains sous les traits de Manar, l'une des actrices turques les plus proches du Maroc. En 2017, lors du festival Caftan Mazagan à El Jadida dont la Turquie était le pays invité d'honneur, elle était marraine officielle de l'édition. Elle a déclaré à la presse marocaine : "Je suis fascinée par le caftan marocain, qui ressemble beaucoup à l'habit traditionnel turc." En avril 2025, l'actrice a republié une photo d'elle en caftan marocain accompagnée d'un message de gratitude envers le Maroc dans un geste spontané, sans commande promotionnelle, dans sa propre langue, pour son propre public turc.
Il est également révélateur de noter ce que les séries turques n'ont jamais fait : aucune production turque, aussi romantique soit-elle dans son évocation de l'Empire ottoman, n'a jamais habillé ses personnages féminins contemporains d'un caftan algérien. Le terme n'existe pas dans leur vocabulaire. Sur Pinterest Turquie, le terme Fas kaftanı, kaftan du Maroc enregistre deux mille recherches mensuelles spontanées. La page Cezayir kaftanı, kaftan algérien n'existe pas.
Ce détail de moteur de recherche dit, à sa manière modeste, ce que l'Université d'Istanbul dit dans sa thèse et ce que Lacivert Dergisi dit dans ses colonnes : dans la culture turque, le caftan féminin s'appelle marocain et il en a toujours été ainsi. Et depuis le 10 décembre 2025, l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité sous ce même nom.
En 2018, une thèse universitaire soutenue à l’Université d’Istanbul vient répondre à la théorie d’une transmission culturelle ottomane massive vers le Maroc. Son auteur, Bulut Üstündağ, spécialiste des traditions matrimoniales turques et marocaines, écrit dès l’introduction : « Osmanlı İmparatorluğu'nun askeri ve kültürel tarihine bakıldığında Fas ülkesi ile olan etkileşimi oldukça sınırlıdır », soit : « Quand on examine l’histoire militaire et culturelle de l’Empire ottoman, son interaction avec le Maroc était très limitée. »
Le chercheur précise même que les deux civilisations « n’ont pas interagi par la guerre et la conquête » et qu’il n’y a pas eu « d’interaction culturelle de masse ».
Cette thèse soutenue à l’Université d’Istanbul consacre plusieurs sections entières aux traditions matrimoniales marocaines, preuve que le chercheur turc considérait ces usages comme un patrimoine culturel autonome, cohérent et profondément enraciné dans la société marocaine.
Dans la section 2.2.2.2 intitulée « Fas Geleneğinde Esas Düğün » (« Le mariage principal dans la tradition marocaine », p. 91-94), le caftan apparaît comme le vêtement cérémoniel central de la mariée marocaine. La description donnée correspond exactement aux traditions encore vivantes aujourd’hui dans les mariages marocains : entrée en caftan blanc traditionnel, succession de plusieurs tenues représentant les différentes cultures régionales du Royaume, importance symbolique des tissus, des broderies et des couleurs.
Le plus révélateur reste toutefois le vocabulaire employé par les sources turques elles-mêmes. Dans l’ensemble du corpus étudié, le vêtement est désigné comme « Fas kaftanı » littéralement « le caftan du Maroc ». Non pas « kaftan ottoman », non pas « kaftan algérien », mais bien « caftan marocain ».
La même thèse documente également la nuit du henné marocaine dans une section spécifique intitulée « Fas Geleneğinde Kına Gecesi » (« La nuit du henné dans la tradition marocaine », p. 81). Là encore, le port du caftan y apparaît comme un élément naturel et central de la cérémonie prénuptiale marocaine.
Et surtout : sur près de 160 pages consacrées à une comparaison approfondie des traditions turques et marocaines, incluant plusieurs passages détaillés sur les vêtements de cérémonie marocains, il n’existe absolument aucune mention d’une origine algérienne du caftan féminin marocain, ni même d’une transmission ottomane vers le Maroc.
Ce silence est historiquement lourd de sens car lorsqu’un chercheur turc travaillant dans la plus prestigieuse université de Turquie étudie les traditions marocaines, documente le caftan, les cérémonies, les mariages, le henné et les usages culturels du Royaume sans jamais évoquer une prétendue origine ou héritage ottomane ou algérienne, cela signifie qu’aucune de ces théories ne possède de base sérieuse dans l’historiographie turque elle-même.
Les turques reconnaissent que le Maroc est précisément le grand État d’Afrique du Nord qui n’a jamais été intégré à l’Empire ottoman. Contrairement à Alger, Tunis ou Tripoli, le Royaume chérifien a conservé sa souveraineté dynastique, ses institutions et ses traditions propres. Dès lors, comment soutenir sérieusement qu’un vêtement féminin central de la culture marocaine aurait été imposé par une puissance qui n’a jamais gouverné le Maroc ?
En septembre 2014, la revue culturelle turque Lacivert Dergisi, publiée par le groupe médiatique Turkuvaz, l'un des plus importants de Turquie, consacre un article au sujet intitulé "Fas'ın Büyülü Kaftanları", soit "Les Kaftans Magiques du Maroc". L'auteure formule une phrase qui renverse le récit dominant : « Osmanlı İmparatorluğu'nda kaftanın yaygınlaşması da Fas'ın imparatorluk sınırlarına dâhil edilmesi ile oldu. Osmanlı giyim kültüründe çok önemli bir yer edinen kaftanın imparatorlukta kaynağı da Fas idi. »
Traduction : « La diffusion du kaftan dans l'Empire ottoman s'est faite avec le rapprochement du Maroc des frontières de l'Empire. La source du kaftan dans l'Empire ottoman qui avait pris une place très importante dans la culture vestimentaire ottomane, était également le Maroc. »
Il faut ici rappeler un fait historique fondamental que cette affirmation illustre plutôt qu'elle ne contredit : le Maroc n'a jamais été une province ottomane. La Régence d'Alger l'était. Le Maroc a toujours conservé son indépendance sous les dynasties Saadienne puis Alaouïte. Ce que l'auteure décrit est donc la période de contact entre les deux puissances au XVIe siècle, lorsque le sultan saadien Abd al-Malik, ayant séjourné à Alger et Istanbul, entretint des relations étroites avec la Porte sans jamais lui être soumis. Loin d'affaiblir l'argument, ce rappel le renforce : si le kaftan a influencé la culture vestimentaire ottomane, ce n'est pas parce que le Maroc était une colonie de l'Empire, mais précisément parce qu'il en était l'égal indépendant, rayonnant par son propre prestige.
Autrement dit, selon cette revue turque, le flux culturel allait du Maroc vers l'Empire ottoman et non l'inverse, comme le prétend la rhétorique de l'appropriation. Le mouvement historique apparaît alors beaucoup plus clair : l’Empire ottoman n’a pas simplement exporté sa culture ; il a aussi absorbé des éléments venus d’autres grandes civilisations musulmanes anciennes et structurées, parmi lesquelles le Maroc et les Turcs contemporains eux-mêmes semblent parfaitement conscients de cette réalité.
Lorsque l’actrice turque Gaye Turgut Evin participe au festival Caftan Mazagan au Maroc, elle déclare être fascinée par « le caftan marocain ». Pas « ottoman ». Marocain. L’actrice Tuba Büyüküstün a elle aussi été photographiée dans un caftan signé par une créatrice marocaine. En 2021, lors du concours Ulusal Model Turkey à Istanbul, les lauréats turcs furent habillés en caftans marocains, tandis que les organisateurs rendaient hommage aux artisans marocains comme « gardiens d’un savoir-faire ancestral ».
La formule "gardiens" est importante puisque cela signifie que, même dans la perception turque contemporaine, le Maroc est identifié comme le conservateur historique légitime de cet art vestimentaire.
Et ce constat ne date pas d’hier puisqu'en 1978, soit bien avant l'appropriation des relais algériens, la chercheuse irako-turque Moufida Abd al-Nour Kassir publiait un ouvrage "Historical Development of the Caftan Costume" consacré à l’évolution historique du "kaftan". Elle y recensait plusieurs variantes du caftan marocain : le caftan de Fès, le caftan de Rabat, le caftan de Tétouan, le caftan Khrib, le caftan Ntaa… Toutes marocaines sans jamais parler d'aucune variante ottomane féminine comparable ou encore algérienne.
Et c’est peut-être là que réside la plus grande confusion entretenue depuis des années : certains ont cru qu’un mot suffisait à établir une filiation civilisationnelle. Or le terme « kaftan » existe dans plusieurs espaces du monde musulman, de la Perse au Levant. Mais partager un mot ne signifie pas partager la même tradition culturelle.

Terminons par Haberler.com, l'un des plus grands portails d'information turcs, publiant un article consacré au "Fas Kaftanları" soit, en français, « Les Kaftans Marocains ». Le titre lui-même dit tout. On y lit que « le kaftan marocain est utilisé non seulement lors des fêtes religieuses, mais aussi lors de jours variés et d'occasions spéciales », et un maître artisan turc du nom de Muhammed y confie que « la fabrication d'un kaftan fait main peut parfois prendre des semaines ». Un grand média turc national, un artisan turc, un savoir-faire décrit comme long et minutieux et le mot utilisé, spontanément, naturellement, est Fas kaftanı : "kaftan marocain" et non "kaftan ottoman" ou encore "kaftan algérien".
Le caftan féminin marocain possède sa propre architecture esthétique, ses broderies, sa sfifa, ses aqad, sa mdamma, ses codes matrimoniaux et sa continuité historique. Il constitue une tradition marocaine autonome, enracinée et identifiable depuis des siècles.
Et ce ne sont pas seulement les Marocains qui le disent.












