TROIS DOIGTS, UNE TABLE, UNE NATION
- louel3arabiya

- il y a 13 heures
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Au Maroc, le repas n’est jamais un simple acte alimentaire. Il est un moment de cohésion sociale, un rituel silencieux où se transmettent des valeurs anciennes, profondément enracinées dans le quotidien. Autour d’un tajine fumant ou d’une gas3a de couscous posée au centre de la table, les convives se rassemblent, s’alignent naturellement, se penchent légèrement vers le plat commun. Les discussions s’installent, les regards se croisent, et presque instinctivement, la main droite s’avance. Le geste est précis, maîtrisé, presque chorégraphié : le pouce, l’index et le majeur entrent en action, tandis que les deux autres doigts restent repliés. Cette manière de manger, à la fois simple et codifiée, fait partie intégrante de la culture marocaine.
Ce geste répond d’abord à une règle fondamentale : on mange avec la main droite. Dans l’ensemble du monde musulman, la main droite est associée à la propreté, aux actes nobles et aux interactions sociales valorisées. La main gauche, quant à elle, est traditionnellement réservée à l’hygiène corporelle. Cette distinction, loin d’être anodine, constitue un véritable code de bienséance transmis dès l’enfance. Elle structure le rapport au corps, à la table et au respect d’autrui. À travers ce simple réflexe, c’est toute une éducation implicite qui s’exprime.
Mais pourquoi seulement trois doigts ? L’usage du pouce, de l’index et du majeur n’est ni arbitraire ni contraignant. Il relève d’une discipline du geste. Utiliser toute la main serait perçu comme excessif, voire grossier. Trois doigts suffisent amplement pour maintenir un morceau de khobz, ce pain rond qui tient lieu d’ustensile naturel, et pour saisir une bouchée équilibrée. Cette limitation impose la mesure. Elle rappelle que le repas partagé n’est pas un espace d’appropriation individuelle, mais un moment collectif où chacun prend sa part avec retenue.
Dans le plat commun, chacun mange devant soi. On ne traverse pas le tajine pour atteindre la meilleure pièce, on ne rompt pas l’équilibre du cercle invisible qui délimite la portion de chacun. Ce détail, en apparence banal, traduit une valeur essentielle de la société marocaine : la considération pour l’autre. Le repas devient ainsi une école silencieuse de civilité, où le respect ne se proclame pas, mais se pratique. Le plat unique placé au centre de la table symbolise l’unité. Il n’y a pas d’assiette individuelle séparée, pas de frontière matérielle entre les convives. Le partage est visible, concret, presque sacralisé. Les regards se rencontrent, les échanges s’animent, et chacun reçoit sa part de baraka.
Ce mode de consommation s’inscrit pleinement dans une logique communautaire. Il rappelle que l’individu existe d’abord au sein du groupe, et que la table est un espace d’égalité où les statuts s’effacent temporairement. Cette pratique traverse les générations, des campagnes aux grandes villes, résistant à la modernisation des modes de vie. Certes, dans de nombreux foyers urbains, les couverts sont aujourd’hui utilisés plus fréquemment, notamment pour les plats influencés par la cuisine européenne. Mais dès qu’il s’agit d’un tajine, d’un couscous du vendredi ou d’un repas familial traditionnel, la main reprend naturellement ses droits.
Manger à trois doigts, c’est une pédagogie du respect, une manière discrète mais profonde de rappeler que l’identité ne se limite pas aux grands discours ou aux symboles officiels. Elle se manifeste aussi dans les gestes les plus simples, dans ces habitudes quotidiennes qui façonnent le lien social. Autour de la table marocaine, sans bruit ni mise en scène, tout un héritage continue de se transmettre, vivant, intact et profondément fédérateur.












Au Maroc, on mange avec trois doigts de la main droite. Chaque geste autour du tajine ou du couscous montre le respect, le partage et nos racines, transmis de génération en génération. 🇲🇦